
Toulouse, dimanche 7 août. Les orages d’hier soir ont chassé la chaleur humide et écrasante. Le réveil se fait au ralenti. Dans quelques heures un bus m’emmènera de la gare de Toulouse vers les scènes de Marciac. Ma respiration ralentit et je sens naître un sourire dans mes yeux à l’idée de regarder défiler le paysage gersois sans avoir à conduire.
Marciac se trouve au cœur du Gers, à mi-chemin entre Auch et Tarbes, à 130 kilomètres de Toulouse. Il faut presque deux heures en voiture. Le site web de Jazz in Marciac me guide vers 3 sites de covoiturage : aucun me semble avoir une fréquentation suffisante pour pouvoir espérer partager une voiture. Je me laisse séduire par le slogan de Véolia : « laissez-vous écotransporter ». Les Courriers de la Garonne proposent le trajet Toulouse – Marciac en bus : un seul horaire de départ, un retour unique après le dernier concert vers 1h30 la nuit. Le bus, au-delà d’un slogan, est-ce vraiment très éco ? Sur le mur de l’office de tourisme, situé sur la place de Marciac, on trouve un tableau noir où sont écrits une dizaine de propositions et de demandes de covoiturage. Cela me semble bien peu vu l’ampleur du festival.
Je me promène dans les couloirs de la brocante Allées Jules-Guesde. L’été laisse bien des emplacements vides et pourtant j’y retrouve des traces de l’ambiance qui m’a été si familière. Les odeurs des bois anciens sollicitent les sens, comme le font les objets en plastique des années ’50, sans odeur mais dont les couleurs et les formes semblent s’étendre dans l’air matinal. Le plastique comme matière prometteuse à une époque où on ne parlait pas du disphénol A.
Au festival de Marciac, on boit dans des gobelets réutilisables Ecocup : je paie une consigne de 1 euro lorsque je commande un vin blanc des Côtes de Gascogne au bar situé en face de l’entrée du chapiteau. Je décide de garder le gobelet : l’illustration Jazz in Marciac sur le gobelet me donne envie de m’encombrer d’un souvenir utile. Jusque-là l’approche écologique semble fonctionner.
Sur le site ecocup.fr je découvre la démarche ‘durable’ des gobelets, pourtant je n’y trouve aucune information sur la composition du plastique utilisé, la qualité des encres utilisées pour l’impression, ni aucune consigne à propos du tri et du recyclage. Sur un des deux modèles de gobelets je trouve le fameux symbole PP 5 (polypropylène) : en terme de matière utilisé, ce gobelet n’est pas mieux que le gobelet blanc mis à disposition à l’hôtel B&B où je séjourne (hotel pourtant labellisé Clef Verte). Le gobelet, dans l’état actuel des procédures de tri et de recyclage, une fois jeté avec les ordures ménagères ne sera pas recyclé, pas plus que la pochette en plastique PE-LD 04 (polyéthylène basse densité) du gobelet B&B.
C’est symptomatique de beaucoup d’initiatives « durables » : on semble s’arrêter à mi-chemin. Soit la composition du plastique, la qualité des encres utilisées pour l’impression et les consignes à propos du tri et du recyclage n’ont pas été pensées jusqu’au bout, soit cette information n’est pas mise à la disposition du consommateur. Dans les deux cas, le résultat est que le consommateur critique reste sur sa faim.
L’argument « vert » consiste à jouer la carte de la réutilisation. Des alternatives existent. Par exemple, le gobelet BioWare du groupe Finlandais Huthamaki est fait en PLA 07 (acide polylactique, un bioplastique entièrement biodégradable). Bien que moins rigide que son équivalent issu de la pétrochimie, avec la même surimpression de l’illustration Jazz in Marciac, et réalisée avec des encres végétales, il m’aurait plu davantage. Même si le débat autour de l’utilisation des végétaux alimentaires pour des fins d’emballages et d’objets est loin d’être clos.
Pourtant, Jazz in Marciac ne cache pas sa démarche d’éco-responsabilité. Une liste étendue d’initiatives est affichée sur le site de l’Agence du développement durable (ARPE) : de la collecte et du tri des déchets, en passant par la gestion de l’eau et de l’énergie, l’impression des supports de communication sur papier PEFC sous label Imprim’vert, jusqu’à l’engagement d’établir un bilan carbone de cette 34ème édition du festival.
Le marché des Carmes me surprend par la fraicheur des poissons, vendus par deux hommes en t-shirts marin. Les pommes brillent comme du rouge aux lèvres. Je m’arrête au restaurant Batbat dans la rue des Filatiers, cuisine éco-responsable du Viêt-Nam qui a fait la presse récemment pour ses nems croustillants et sa salade Bo Bun, pour déguster un Bun Cha accompagné d’un verre de vin blanc. Hier soir, en visite chez des amis qui habitent à 10 minutes de la commune de Gaillac, où les Gaillacois célébraient la Fête des Vins, j’ai savouré des vins du terroir, qui nourrissent le corps et l’âme.
Corps et âme, c’est tout Marciac. Pendant le festival, le village est transformé en marché de plein air, en village gastronomique, en terrasse sans fin où les endroits pour se poser, manger et boire sont collés les uns contre les autres. Aucun mètre carré semble oublié, le tout pour accueillir quelques 200.000 amateurs de jazz, de la culture (peinture, sculpture, arts plastiques), de l’été, de la vie. Et le jazz : il y en a dans les rues, sous le chapiteau, à la nouvelle salle de concert l’Astrada. Et il y en a dans ma tête longtemps après mon retour au nord.

Ibrahim Maalouf © Denis Rouvre, Dossier presse Jazz in Marciac
Il y a de quoi : la trompette exhaltante d’Ibrahim Maalouf fait vibrer toute âme sensible. L’émotion vécue en ovation sans fin sera suivie d’un registre dur et noir. J’aurais préféré écouter Nils Petter Molvaer, dont j’attendais tant d’écouter la trompette planante depuis que j’ai découvert l’album Hamada, un autre soir. Bien que magistral dans la mise en scène et la création de son, l’enchaînement avec le son étincellant de Maalouf ne fonctionnait pas pour moi. Le troisième concert de Paolo Fresu apaisait l’âme, mais ayant reçu ma dose d’émotion, je quitte le chapiteau avant la fin de la soirée pour respirer l’air frais de la nuit gersoise, le cœur ouvert. Le jazz, c’est la vie toute entière.
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